M. Maurice MARTIN - Président du comité des Fêtes de 1975 à 1991

Passionné de carnaval et ardent défenseur de la fête populaire, Maurice Martin a marqué de son empreinte le CARNAVAL DES GONES ET DES MAGNAUDS.
A tout ceux qui l'ont connu, il a transmit sa passion et son amour pour carnaval.

Nous lui rendons hommage ici, en publiant le manuscrit qu'il a écrit et édité en 1979 à l'occasion du 10ème anniversaire du Carnaval de Saint Pierre de Chandieu.

"Comme l'opéra, la danse classique, le théâtre, la fête populaire, " LE CARNAVAL " est un grand classique du monde.
En France, certainement plus de trente millions de spectateurs peuvent, grâce aux organisateurs bénévoles, profiter du défoulement nécessaire à toutes les couches sociales.
Notre salle de spectacle c'est la rue, et j'espère que les Pouvoirs Publics nous viendront en aide pour préserver cette belle tradition."

M. Louis Maurice MARTIN
Président du Comité des Fêtes de Saint-Pierre-de-Chandieu
Vice Président FE.NA.VO.CEF

(Mars 1979)

On a écrit avec juste raison que " LE CARNAVAL " est " ROI DU MONDE " à sa manière. S'il est particulier et montre à tel endroit une originalité réelle, il n'y a pas été inventé ; il nous faut remonter à notre lointaine histoire pour y trouver son origine, car il est une émanation des fêtes païennes grecques et romaines qui par la diffusion de la civilisation méditerranéenne, se sont répandues partout. Ce sont les Bacchanales, les Lupercales, les Saturnales, qui en héritage nous ont laissé les déguisements, les danses, les chants, et les cris qui transmis à travers les siècles, sont devenus le CARNAVAL.

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En GRECE, les Anthésteries ou Fêtes de Dyonisos célébraient le retour du printemps : on buvait le vin nouveau et les enfants étaient cou­ronnés de fleurs.

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Les Romains honoraient le dieu Saturne à la fin de décembre. Pendant cette période, dite des Saturnales, la coutume voulait qu'on échange des cadeaux, et chose incroyable, l'esclave deve­nait provisoirement, l'égal de son maître, parfois même, il avait le droit de railler et de l'insulter. Le 15 février, au cours des Lupercales, les Romains célébraient une autre divinité, PAN LUPERCUS, Dieu de la joie, de la végétation, des énergies vitales de la nature. Les Prêtres de la divinité (les luperques) se couvraient de peaux de bêtes et défilaien

 

t dans les rues en essayant de frapper les spectateurs avec des lanières de cuir.

Ces pratiques païennes et bien d'autres survécurent à l'avènement du Christianisme. Ce sont elles que l'on retrouve plus ou moins modifiées dans les réjouissances et les coutumes parfois bizarres du CARNAVAL actuel.

Ainsi, les fêtes directement issues des rites païens se sont perpétuées à travers le Moyen-Age, la Renaissance, le XVIII siècle, jusqu'à nos jours, en perdant leur caractère magique et en s'enrichis­sant de nouvelles traditions.

Les mascarades et les cortèges extravagants datent de la Renaissance. La Cour de Charles VI mit à la mode, les bals masqués à la fin du XIV siècle. Le bal de l'Opéra fut institué par le Régent en 1715.

 

Parmi les Carnavals les plus beaux aujourd'hui :

 

En France, il faut citer ceux de Nice, Albi, Amiens, Nantes, Chalon-sur-Saône, Toulon-sur-­Mer, Sète, Besançon (qui recommence)*, Aix-en-Provence, Vichy, etc.... et celui de Saint-Pierre-de-­Chandieu que vous jugerez vous-mêmes.

En Belgique, ceux de Binche, Alost, Malmedy, Eupen, Blankenberghe, Fosse, Hasselt...

En Allemagne, ceux de Cologne, Düsseldorf, Mayence, Aix-la-Chapelle, Munich...

En Suisse, ceux de Bâle, Lucerne, Zürich...

En Italie, ceux de Venise, Rome, Viarregio...

 

Sans oublier au BRESIL, le fameux Carnaval de Rio de Janeiro, sauvage et coloré.

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* Le carnaval de Besançon fût arrêté pendants quelques années...

 

Quelques mots sur certains Carnavals.

Le Carnaval de LIMOUX, celui ou les Fécos s'avancent au pas rituel, marqué par la musique.

Dans le Midi, il est bien lointain ce temps où des " FAVAS " munis d'une canne à pêche, à l'extrémité de laquelle une figue était solidement attachée, agitaient par des tapotements cette friandise, que les enfants ne devaient saisir qu'avec leurs dents, " le CARNAVAL des FIGUETTES ".

Bien sûr, me direz-vous, il n'y a pas que le Carnaval qui est une fête populaire, et vous avez raison, c'est pour cela que je vais vous parlez des joutes sétoises.

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Cependant, cette virilité, le sétois continue à l'affirmer, et de quelle éclatante façon, dans son folklore vivant, dans les joutes.
C'est un spectacle inouï, que celui du grand canal au soleil de la Saint Louis, tout bruissant de foule et papillonnant de couleurs, claquant de drapeaux et d'oriflammes, éclatant de lumières.

Toujours aussi inouï, quand, sur l'eau d'un vert profond, se frôlent, rapides, les grandes barques, la bleue et la rouge ; que dans un grand et soudain silence cesse l'allègre et lancinante musique des galou­bets et des tambours plats ; que vont l'un vers l'autre deux athlètes armés d'une lance au trident de fer.

Perchés sur leur haute " tintaine ", arqués, tendus sur cette étroite plateforme, le pavois collé au corps élevant leur lance de bas en haut jusqu'à l'horizontale, deux hommes blancs viennent de s'aborder en un choc d'une terrible violence.
L'un des deux doit choir, arraché à son piédestal éphémère, tombe comme un Icare ou un chevalier de tournoi désarçonné. Mais l'effet dramatique se tempère vite par la, culbute risible dans une gerbe d'eau.
La musique reprend, les applaudissements crépitent, le vainqueur fait tournoyer sa lance au-dessus de sa tête en signe de remerciement, les barques s'éloignent et prennent du champ sous l'effort des rameurs, un nouveau combattant a déjà remplacé le vaincu. Le vengera-t-il de sa défaite ?

Et jusqu'au soir quand s'allongeront les ombres, quand le vent de mer gonflera les tentes des gabares, le peuple de Sète, vibrant et passionné, se donnera tout entier à cette naumachie guerrière. Il suivra le vainqueur du tournoi. qu'un grand cortège accompagnera jusqu'à la Mairie, où il apparaîtra au balcon, acclamé par la multitude, recevant la coupe, récompense de sa force et de sa vaillance, tel autrefois ceux d'Olympie.

Mais Sète a son remarquable Carnaval aussi. Sète berceau de poésie, elle est partout dans les navires au repos, dans les barques de pêcheurs, le long des quais. Comme l'a si bien écrit Paul Valéry.

 

Au royaume du masque

L'intérêt du Carnaval de Venise réside dans le fait qu'il n'est pas comme ceux dont nous avons parlé jusqu'ici, une réjouissance brève et forcenée de quelques jours.

Il prend l'aspect d'une véritable " saison " et presque d'un mode de vie. Il dure des premiers jours de janvier au Carême, et reprend de ci, de là, au printemps et en automne.

Lorsqu'un doge vient à mourir à cette époque, on tient la nouvelle secrète pour ne pas interrompre les festivités. C'est un peu déjà aux XVII et XVII siècles, un Carnaval cosmopolite comme certaines villes d'Europe en connaîtront plus tard. Il attire des étrangers distingués qui trouvent dans les rues en fête un spectacle unique au monde.

La raison de ce succès ? C'est d'abord la richesse, le luxe de Venise au XVIII siècle, où les femmes, dit-on, passaient des heures à soigner leurs cheveux pour leur donner l'éclat de l'or, et où périodiquement on édictait des lois somptuaires qui, bien sûr, n'étaient pas respectées.

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Cette concordance n'a rien de surprenant : la Rome antique n'aurait pas connu ces spectacles grandioses si elle n'avait drainé vers elle toutes les richesses de la Méditerranée. Mais il existe aussi au succès du Carnaval de Venise des raisons plus précises : l'absence de circulation y créait des conditions propices au déploiement de la fête, en donnant à la foule qui envahissait la ville toute liberté de mouvement.

La foule, bien entendu, c'est celle des masques. Bien que le domino ait tendance à se généraliser, il y en a de toutes les formes et de toutes les couleurs : des têtes d'animaux, des masques stylisés et d'autres réalistes évoquant une version burlesque des monstres de Jérôme Bosch, mêlés naturellement au peuple innombrable des personnages de la Commedia dell’arte.

Le Carnaval, ici, est un plaisir des yeux, un spectacle de chaque minute, tout autant qu'une fête ; c'est un Carnaval urbanisé, policé, raffiné, bien loin des rites campagnards ; il existe à Venise une industrie du masque, comparable par son organisation et le nombre de ses ouvriers aux autres corporations d'artisans.

Mais le masque, ce n'est pas seulement le déguisement, c'est aussi l'incognito, donc le jeu ; vous ne savez jamais qui vient s'asseoir auprès de vous pour engager la conversation. Cette possibilité de vivre dans l'incognito est l'âme du Carnaval de Venise, et même .sa-définition juridique, puisqu'il y a un Carnaval les jours où le déguisement est  permis. Il existait à cet égard un usage révélateur qu'on appelait le " Segno di maschera " : il consistait en un signe distinctif, généralement un domino miniature épinglé au chapeau, qui donnait droit à l'anonymat. Quiconque le portait était considéré comme masqué. On n'avait à lui témoigner dans la conversation aucun égard particulier. On pouvait lui taper sur l'épaule, par cette convention, chacun déposait le fardeau de son personnage officiel : le masque ou même son symbole faisait table rase des hiérarchies sociales.

 

Pour en revenir au Carnaval, je vais vous raconter quelques extraits du Carnaval de Nantes, lus dans la presse et basés sur des documents fournis par mon ami, M. Roger MAUSSION.

En 1850 ce fut la plus belle cavalcade qu'il n'y avait jamais eue à Nantes ; l'entrée d'Anne de Bretagne, avec Louis XII. Encore un drame : les vrais Républicains refusent que le défilé soit agrémenté de fleurs de lys. Grande bataille sur les cours, il y eut des blessés et une nouvelle interdiction de Carnaval.

Enfin en 1872, le grand Carnaval patriotique se déroula avec le Théâtre de la Renaissance éclairé pour la première fois de 2 000 mètres de gaz. On commence à se battre avec des oranges. Les chevaux s'em­ballent, les carreaux tombent. Il n'en existait plus un seul dans les cafés. Ce qui fit interdire le défilé l'année suivante.

En 1880, ce sont les années cruciales : la Mi-carême vient au monde. On nomme la Reine des Blanchisseuses, la bataille rangée entre les filles de Bardin et les filles de Sèvres, au sujet de la nomination de la reine (crépage de chignons, arrestations, etc...) ; vers 1888, les incidents se multiplient partout. M. GUIBOURG DE LUZINAIS est nommé Maire de Nantes. Il interdit tous les bals et défilés. Les étudiants de Nantes ne se laissent pas faire. Le jour de Mardi-Gras, ils arrêtent, rue Thiers, la voiture du Maire, détellent les chevaux et emmènent le Maire à travers les grandes rues de la ville, le Maire dans sa voiture n'en " mène pas large " ; la gendarmerie ne suffit pas pour le dégager. On fait appel aux gendarmes depuis Vallet jusqu'à Carquefou.

Enfin, à 3 heures, après sa petite promenade carnavalesque, M. le Maire rentre à la Mairie et démissionne.

Le Carnaval est rétabli, marche de plus belle. Le défilé renaît avec concours, grâce à des fortunes diverses. La municipalité est obligée de combler quelques déficits.

Sans trop de heurts, sans bataille et sans Maire démissionnant, le Carnaval nantais arrive en 1913, la guerre, redémarrage en 1920 : voyez-vous, chers lecteurs, le Carnaval Nantais a des racines très profondes, et il est à souhaiter qu'il puisse se perpétuer toujours.

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L'ivresse populaire, comme l'écrivait au XIX siècle, un savant distingué dans une dissertation sur le Carnaval : "A cette époque de délire général, il semble que tous les sentiments soient suspendus, que tous les souvenirs dorment ; personne ne se rappelle ses chagrins domestiques, les embarras de son ménage, les peines inévitables de la die le pauvre ne se souvient plus de sa misère, et le malade même oublierait ses souffrances ". Le Carnaval, comme toute fête au sens plein du quotidien, l'individu accède à la toute puissance vis-à-vis de lui-même et des autres.

 

La loi de son comportement est l'excès, dont la mangeaille et les danses sont les signes les plus apparents.

La réserve habituelle, qui régit les rapports avec ses semblables, n'existe plus. L'hypocrisie qui régit les rapports sociaux en temps ordinaire laisse place à la satire et à la moquerie.
Le Carnaval est donc négation des principes sur lesquels reposent les rapports quotidiens ou si l'on veut l'ordre social au sens large du terme.
Réalité qu'exprime bien le char des fous, qui semble un thème habituel du Carnaval de Rome, puisqu'on le retrouve dans les récits et sur les documents iconographiques : sur ce char, ce sont les fous qui détiennent les clefs de l'asile. Le monde à l'envers, c'est naturellement l'abolition de tous les interdits.

Ainsi à Binche, en Belgique, il est traditionnel de jeter des oranges sur les façades des maisons ; les Gilles, qui sont bien connus en France maintenant, jettent sur le public plus de deux tonnes d'oranges.
Mais à Venise, l'utilisation satirique du masque obéissait à des lois assez strictes ; il était interdit de profiter de l'occasion pour jeter le ridicule sur les autorités civiles ou ecclésiastiques.

Je voudrais vous citer quelques mots de Jules Verne et le Carnaval : il y a d'abord les survivances des fêtes anciennes, c'est-à-dire, il n'en subsiste que des îlots perdus dans une mer d'indifférence, car qui aurait encore, dans nos villes, l'idée de se déguiser, le jour du Mardi-Gras ? Même les enfants en ont perdu l'habitude.
Je pense que tout dépend des organisateurs, dans un monde de profit il ne faut pas toujours vivre dans les fortunes et richesses, mais il faut prendre comme base les Carnavals d'antan, comme nous le voyons très bien dans les récits précédents, abolition de toutes les classes sociales, c'est bien çà le véritable besoin de la Société actuelle, pouvoir laisser au vestiaire tous ses soucis, sa carte de visite et pouvoir se défouler pendant toutes les festivités, et je ne suis pas sûr que nous ne désirons pas nous costumer.

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Pour les enfants, il est indiscutable qu'ils sont très heureux costumés et masqués. L'homme moderne, malgré l'abondance de ses distractions, est désormais prisonnier sur le plan mental, du calcul, de la logique et du sérieux. Il est donc nécessaire de retrouver les valeurs de la fête " qui est importante parce qu'elle remet le travail à sa place ". Elle suggère que le travail, bien que rémunérateur, n'est pas la plus haute fin de la vie, mais doit contribuer à l'accomplissement de la personne humaine...

La fête, comme le jeu, la contemplation et l'amour, est une fin en soi. Ce n'est pas un moyen.

" Nous assistons à une renaissance de l'Esprit de fête et de fantaisie. Bien que nous n'ayons pas de fête annuelle des Fous, l'affirmation de la vie et l'impertinence folâtre incarnées en cette journée là bouillonnent à nouveau de nos jours ".

Je vous dirais que la fête de printemps commence bien le premier janvier " Jour de la Saint Sylvestre " et nous avons bien hérité des traditions Romaines (les Saturnales), nous échangeons des cadeaux, nous embrassons des personnes, sans préjugés, chose que nous ne ferions pas un autre jour de l'année, nous oublions le rang social ce jour-là.

Le Carnaval qui précède les jours sombres du Carême prend donc l'aspect d'une revanche anticipée. Selon une étymologie, à vrai dire peu sûre, le mot Carnaval viendrait de l'expression " Caro- Vale - Adieu Viandes ". La mangeaille, la profusion et le gâchis, jouaient dans ces réjouissances un rôle fondamental. De là certains traits propres aux cérémonies qui en marquaient la fin.

Dans un grand nombre de provinces françaises, le personnage de Carnaval qui domine le cortège est un bonhomme au gros ventre, d'une sensualité burlesque, une sorte de géant jouisseur et vaguement ridicule. Pas antipathique, d'ailleurs ; comme on le chantait dans l'Ariège :

" Carnaval est un brave homme
Mais un tantinet gourmand
Il s'en met trop dans la panse
Et crève tout en soupant "

Or ce personnage, on le détruit le matin du Mercredi des Cendres.

Non sans lui avoir fait un procès solennel et burlesque, au cours duquel on l'accuse d'être ivrogne, paillard, et d'avoir ruiné sa famille.

Les modalités de sa mise à mort varient d'une région à l'autre ; on le brûle, on le noie, et même dans certains endroits, on l'empaille, et on le crible de coups de pistolet. Pourquoi cette cruauté ? Manifestement parce que ce personnage symbolique est un bouc émissaire sur lequel on rejette tous les péchés de la communauté, tous les excès commis pendant la fête, et peut-être pendant l'année.

Au moment où commence le Carême, on tue le vieil homme, qui d'ailleurs dans certaines régions se nomme Caramantran, c'est-à-dire Carême Entrant.

Pour Saint-Pierre-de-Chandieu, Carnaval est appelé " Monsieur bon génie " et il n'est jamais condamné, car c'est lui qui assure la bonne entente entre les Sociétés et bon nombre d'habitants.

Ecrit par M. Maurice Martin

mars 1978

Note: Aujourd'hui ce monsieur "Bon génie" est devenu le "Paillassou" depuis 1990 ...